37 Printemps et toutes ses dents

Hypothèses sur la santé du Printemps de Bourges: l’avant-festival 2013

 « Le Printemps de Bourges doit devenir, pour tous ceux qui s’intéressent à la chanson, un lieu de création, d’expression et de confrontation sur la chanson d’aujourd’hui». Ce sont les mots prononcés par Daniel Colling lors de la première édition du Printemps de Bourges en 1977.

Depuis que cette phrase a été écrite, il est passé à Bourges plus plus de 4 000 artistes et groupes en trente-sept Printemps soit plus de trois décennies d’histoire des musiques populaires.
Créateur des « scènes ouvertes », premier festival musical de la saison avec une ampleur nationale, grand rendez-vous des professionnels… Le Printemps de Bourges possède une renommée incontestable en France et apparaît tellement ancré dans le paysage qu’il semblerait inébranlable dans un secteur instable économiquement.
Comme complémentaire à mon enquête développée dans mon mémoire, je me suis interrogée sur l’attitude de l’événement face aux obstacles actuels auxquels sont confrontés la plupart des festivals. L’année 2013 pose une problématique de taille : Comment les festivals vont-ils faire mieux que ce qu’ils n’ont déjà fait ? Quel est le chemin que va prendre le secteur festivalier?

 

Si l’on remonte dans l’histoire de la manifestation, on se souvient qu’à la fin des années 1990, le Printemps de Bourges franchissait la barre des 100 000 spectateurs. Enfermé dans une spirale de succès croissant d’année en année, le festival a été contraint de mettre un frein pour rembourses ses dettes. « Le festival devenait de plus en plus gros, il fallait toujours faire mieux. On a choisi de revenir à nos valeurs d’origine, de troquer le public nostalgique contre un public jeune », confie Fernando Ladeiro Marques, directeur de la communication du festival. Avec sa nouvelle équipe de programmation, Daniel Colling décide à partir de 1999 de revenir vers la découverte et l’audace. Le format est désormais autour des 50 000 places, avec un taux de remplissage qui dépasse chaque année les 95% : plutôt que sur des jauges énormes, le Printemps mise plus sur l’excellence et la pertinence de sa programmation, conquérant une influence et une légitimité qu’il n’avait jamais connus jusqu’alors dans son histoire.

 

En surface, le Printemps de Bourges s’impose comme un véritable révélateur de nouveaux talents. Il a été un tremplin pour bon nombre d’artistes tels que Olivia Ruiz, Yael Naim, Thomas Dutronc, The Do, Camille, Moriarty, Emily Loizeau, Gaëtan Roussel….
Mais, alors que tous les festivals sans aucune exception sont frappés de plein fouet par les embûches financières qu’impose ce secteur d’activités, je suis, tout d’abord allée rechercher dans les témoignages archivés de cette organisation festivalière.

 

En 2006, une grande conférence de presse a été organisée à l’occasion des trente ans du festival. Daniel Colling, le numéro un du Printemps de Bourges, y dressait le bilan: « ma satisfaction est d’avoir fait perdurer le festival », le but « n’est pas de le faire grossir, mais de rester dans un format que nous maitrisons ». Cette même année, le Crédit Mutuel prend part à l’aventure.

 

Rappelons qu’en 2006, c’est la première année que le Crédit Mutuel fait parti du voyage. Un an après la fin du partenariat avec Canal +, provoquant un déficit important au festival, la banque permet alors au Printemps de Bourges de perdurer avec la même intensité.
En 2011, le sauvetage se renouvelle. Les subventions régionales et départementales baissent de respectivement 10% et 25%. Le festival a besoin de 50 000 euros pour réaliser la totalité de ses projets. « Avec le Printemps de Bourges, nous souhaitions aller plus loin dans notre partenariat en y associant notre nom. Notre participation financière est plus importante que les années précédentes, mais il s’agit d’une relation de confiance entre des personnes plus qu’une question d’argent  » explique Jean-Pierre Babel, directeur général du Crédit Mutuel. La répartition en trois tiers (subventions, billetterie et fonds privés) évolue alors en faveur des partenaires privés. Le Crédit Mutuel prend désormais une place majoritaire. Le montant (non officiel) de ce soutien est d’environ 500 000 euros, et est d’abord annoncé renouvelable sur trois années (2011, 2012 et 2013).
Lors de cette même table ronde de 2006, quand les journalistes demandent à Daniel Colling si le Printemps de Bourges a contribué à populariser le festival en France, il répond « je peux simplement dire que nous avons été le premier dans le registre des musiques populaires à vouloir créer un événement d’envergure nationale….. la multiplication des festivals est aujourd’hui très positive car elle amplifie la diffusion et concerne davantage de public». Selon les organisateurs, le Printemps de Bourges se distingue car il est un condensé de tous les festivals en France, il réunit tous les genres musicaux, il permet le développement des artistes de différentes notoriétés.
La foule du W
Alors que beaucoup de festivals avouent avoir du mal à sortir la tête de l’eau après une année 2012 signant l’apothéose, Fernando Ladeiro Marques, directeur de la communication du festival, prend en considération les difficultés, mais selon lui, le Printemps n’a pas cédé à la standardisation des formules. « Étant le premier de la saison, c’est plutôt les autres festivals qui piquent dans notre programmation, nous n’avons pas ce problème« , constate-t-il, « la multiplication des festivals n’est pas non plus un danger pour le Printemps de Bourges car il y a de plus en plus de festivals, ça veut dire qu’il y a de plus en plus d’artistes, et de plus en plus d’intérêt« . « En 1977, on était le seul…mais il y avait aussi moins d’artistes et moins d’intérêt, moins de pratiques liées aux festivals« , poursuit le directeur de la communication.
En 2013, le monde a évolué, le Printemps de Bourges est comme une vitrine de ce qui se passe musicalement aujourd’hui. A l’époque, le festival avait été créé pour faire le contrepoids par rapport aux artistes à paillettes, à la variété très exposée par les médias. « Notre but était de montrer ces artistes non reconnus par les médias mais avec du talent » explique Fernando Ladeiro Marques, « le Printemps de Bourges a réellement répondu à cette situation, c’était un peu la manifestation rebelle, et elle a permis aux artistes programmés de se faire connaître par les médias et de réussir à leur tour« .
Et si le Printemps de Bourges survit et se relève à chaque coup dur, c’est grâce à la confiance du public, selon les organisateurs. Avec sa tranche d’âge centrée sur les 18-30 ans depuis ses toutes premières années, le festival renouvelle son public, ses projets et prend des risques de programmation. La preuve: 80% des chambres d’hôtel sont réservées sur Bourges avant même l’annonce de la programmation.
Conclusions sur la santé du Printemps de Bourges: l’après-festival 2013
La semaine du Printemps de Bourges 2013 qui s’est déroulée du 23 au 28 avril a été chargée en rebondissements. Du côté des festivaliers, la programmation audacieuse et éclectique de cette 37ème édition a plus que ravi, et du côté des professionnels l’heure était aux révélations. À l’approche du festival, des rumeurs ont circulé selon lesquelles des bouleversements seraient à prévoir au sein du festival. Départ de Colling? Changement de formule ou de statut? Faillite?
Les choses se sont éclaircies dans la semaine lors d’une première annonce du directeur du festival. Ce dernier dirigera encore le Printemps de Bourges en 2014, 2015 et peut-être 2016, qui sera le quarantième anniversaire du festival: « on se donne le temps » a-t-il affirmé à la presse6.
Il a également avoué « avoir commencé à réfléchir avec les collectivités locales ». Il souhaiterait apparemment vendre le festival à un consortium rassemblant la ville de Bourges, la communauté d’agglomération, le département du Cher et la Région Centre. Les collectivités, elles, souhaitent surtout éviter une délocalisation de la manifestation en cas de vente à un acteur privé.
Il s’est également adressé à le défunt hebdo Musique Info, ressuscité à l’occasion du festival 2013. Il est revenu sur la négociation des cachets, la création de la nouvelle salle du W (ex-Phénix), le label des Inouïs (anciennes Découvertes du Printemps de Bourges, renommées Inouïs depuis cette édition 2013) et la question des subventions: « J’assume totalement la part du budget obtenue grâce aux sponsors. J’estime que l’économie d’un festival ne doit pas être en marge de l’économie de notre société. Nous ne voulons pas trop de subventions. Si les subventions dépassent 50% du budget de votre festival, vous devenez un festival public. Ne pas atteindre ce niveau nous offre plus de liberté par rapport aux pouvoirs publics ».
La ministre de la culture et de la communication également sur les lieux, a, elle, en plus de prendre note la demande de Daniel Colling, a annoncé que le rapport Lescure dont le rendu initialement prévu en mars serait déposé le 13 mai. Commandé à Pierre Lescure, l’acte II de l’exception culturelle a pour sujet la politique culturelle à l’ère du numérique, et permettrait d’oeuvrer en faveur d’une sortie de crise pour les institutions du spectacle vivant et de la musique.
Alors que les festivals de musique, inclus à la fois dans ces deux secteurs, demandent leur reconnaissance (avec l’impulsion de la Prodiss notamment), tous les acteurs de la filière sont en éveil en cette année 2013 afin d’observer la tournure que prendra le premier des festivals de musiques populaires.
Nombreux professionnels et journalistes attendaient avec impatience la conférence de presse bilan avec toute l’équipe du Printemps. Daniel Colling débute son discours avec la traditionnelle présentation minutieuse de son équipe, avant de donner le bilan chiffré de cette édition 2013: 140 artistes sur les scènes payantes, 90 sur les scènes extérieurs, 250 accueillis dans les bars de la ville donc 500 artistes en tout. Daniel Colling souligne là le caractère unique du Printemps de Bourges. En termes de fréquentation, 61 200 places ont été délivrées, dont 7500 invités contre 59 200 places dont 8 000 invités l’an passé (taux de remplissage de 82% en moyenne). Pour le budget, le festival comptabilise des recettes globales de 5 100 000 euros dont 509 000 euros de recettes commerciales. La logique des trois tiers régit le budget du festival: 28% de recettes propres (billetterie), 25% de subventions publiques, 27% de subventions privées (qui, elles, sont en augmentation). « Cette règle des trois tiers est intéressante: si, une année, la billetterie baisse de 5%, ce seront 5% divisés par trois. […] En termes de gestion, c’est un vrai parachute.» explique Daniel Colling au magazine Musique Info.
Toujours lors de la conférence de presse bilan, il annonce que le festival 2013 a atteint son équilibre dès le jeudi soir, rendant ainsi le Printemps bénéficiaire et non déficitaire. Contrairement aux rumeurs, il conclut en disant que le festival se porte plutôt bien. Avec un retour sur les choix de programmation, toujours innovant d’année en année, l’équipe raconte leurs déceptions (C2C le mercredi, redondant avec la soirée Rock’n Beat party le samedi), témoigne leurs victoires (la création classique-rap au Théâtre Jacques Coeur avec la participation de Youssoupha et un quatuor à cordes). Quand la question de la démarcation du festival dans un paysage musical de plus en plus dense retentit, Daniel Colling défend sa proposition particulière, évoquant une demande totalement différente que « la simple diffusion», où sont provoqués des rencontres entre les publics. « Il y a un effet de loupe artistique
» avec des choix axés sur la découverte musicale. Après une séquence
houleuse concernant la mauvaise qualité du son durant les concerts, et une brève altercation entre Véronique Mortaigne du Monde, et Daniel Colling et son acolyte Christophe Davy, la conférence est ensuite recentrée sur l’avenir du festival. Le directeur dit n’avoir rien planifié concernant la prochaine édition qui aura lieu du 22 au 27 avril 2014 (38ème édition), car la programmation du Printemps de Bourges est « difficilement définissable à l’avance », ils n’ont pas « intérêt à faire tôt », il ajoute « nous n’avons pas besoin de changer le format l’identité, mais revoir les idées». Compte tenu de la crise, l’équipe du Printemps, ne se dit pas aussi atteinte que certains organisations culturelles car une anticipation du budget est extrêmement étudiée au sein du Printemps de Bourges. Si l’image du festival est forte, la fréquentation est minime par rapport à d’autres. La Rock’n Beat party accueille 10 000 personnes, mais une soirée aux Vieilles Charrues compte 25 000 festivaliers en moyenne par soirée. Les retombées des droits de la SACEM ne sont donc pas aussi élevées, mais « tout cela est notre volonté, si on changeait, il faudrait d’abord déménagé! ». Daniel Colling se remémore « et on s’est fait avoir par le passé, on a déjà fait 130 000 entrées sur neuf jours de festivals. Nous ne sommes pas à la course au nombre d’entrées, ni aux recettes d’ailleurs car 1/3 c’est peu ». Le directeur du festival rappelle sa priorité à la richesse artistique qui fait la force du Printemps de Bourges. À défaut d’annoncer son éventuel retrait de l’organisation, Daniel Colling indique qu’il s’agit du dernier Printemps pour Christophe Davy, directeur artistique depuis de nombreuses années, ainsi que le maire de Bourges, Serge le Peletier qui ne se représentera aux prochaines municipales. Le Crédit Mutuel, lui, a renouvelé sa participation pour quatre ans, ainsi que tous les autres partenaires. À la fin de la conférence, l’heure est à la remise des prix des Inouïs. Orelsan présidait le jury (rappelons-le, le festival du Printemps de Bourges avait été le théâtre de la polémique en 2006 autour de sa chanson sale pute, la Région Centre avait demandé que le festival retire l’artiste de sa programmation, en vain). Le grand gagnant 2013 et premier gagnant des Inouïs est Fauve (Région Ile de France), et le prix du jury est décerné au rappeur Nemir, ex-aequo avec le groupe Archipel.
Pour Daniel Colling, le secteur ne va donc pas si mal. Il confie à Musique Info: « En quinze ans en France, le chiffre d’affaires de la musique enregistrée a été divisé par deux, alors que ceux du spectacle sont stables ou en légère augmentation. Aujourd’hui, la musique n’a jamais eu autant de moyens de diffusion. Cette évolution n’a pas freiné les spectateurs, qui continuent d’aller dans les salles ». Affaire à suivre lors du 38ème Printemps.
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