La créativité, condition pour atteindre la légitimité électronique

Dans les sentiers foisonnants de la musique électronique, la pratique du DJing se duplique de manière illimitée. Cette multitude des sons remet en cause la crédibilité des DJ, ces semi-artistes en quête de reconnaissance musicale.

Mieux qu’un acronyme, DJ est une étiquette. Traversant les époques et multipliant les casquettes, le disc-jockey s’est popularisé jusqu’à devenir un véritable symbole de la musique électronique. Et pourtant, son succès, il le doit aux morceaux qu’il emprunte et dont il se sert pour réaliser sa propre composition. Ce statut, à mi-chemin entre celui du producteur, du musicien, du compositeur ou même du programmateur, place le DJ dans une position délicate. De quel droit se sert-il des créations des autres ? Le mélange de toutes ces créations peut-il donner naissance à une nouvelle création ? La pratique du DJing, elle, se duplique à l’infini. « Il y a autant de pratiques qu’il y a de DJ », constate Jean-Yves Leloup, journaliste spécialiste des musiques électroniques et auteur de l’ouvrage « Digital Magma ».

Le degré de création varie donc selon les méthodes. De manière métaphorique et mathématiques, certains imaginent que, dans un morceau, si le nombre de samples augmente, la dose de création aussi. Comme si Création = f(sample). Mais inévitablement, la subjectivité s’en mêle.

Faire du neuf avec de l’ancien
Les puristes ne cessent de le scander. Concrètement, le DJ n’invente rien. Derrick May, pionnier de la techno à Détroit avoue même « faire de la musique avec de la musique ». Mais il n’est en aucun cas voleur, copieur ou même pirate. Il s’inspire. C’est même le propre du musicien de s’inspirer de ses prédécesseurs. Et jusqu’à présent, l’inspiration n’a jamais remis en cause la faculté à créer. « Le DJ est artiste dans sa manière de s’approprier les morceaux des autres », déclare Jean-Yves Leloup. Par définition, la création réside dans l’invention du neuf, de l’inédit. Dans la mode, un grand créateur bâti un concept du beau. Dans la religion, le Créateur est à l’origine du monde et des choses. Dans la musique, le créateur se confond avec l’auteur ou le compositeur. Seulement, un musicien de jazz qui compose emprunte des notes pré-établies afin de les arranger à sa sauce. Le parallèle se fait directement dans la conscience des artistes électroniques. Anticlimax, DJ super-actif à Marseille, est formel : « La création se trouve dans le processus même du DJing. Le mix, soit le mélange entre deux morceaux, est une création. Dans le pire des cas, si tu ne les mélanges pas, tu n’es qu’un sélecteur, ou programmateur ».

Pour les DJ, il y a plein d’autres façons de créer, au delà du simple mix. Il y a l’art de l’entertainer, qui lui colle à la peau. Oui. Quand David Guetta fait réagir la foule et levant simplement son doigts est considéré comme étant un travail artistique. Il y a aussi la performance – ou plutôt les prouesses techniques. La plupart des protecteurs du DMC considèrent que la légitimité du DJ se retrouve dans sa connaissance des machines, indispensable pour la réalisation « d’un track ». « Ainsi, la composition musicale assistée par ordinateur, dès lors qu’elle implique une intervention humaine, conduit à la création d’une œuvre originale », affirme Célia L. dans sa thèse sur la musique électronique. Et ce n’est pas un hasard.

Obtenir la légitimité au regard de l’institutionnel
L’historique du sampling a vu la pratique du Djing (appelée même « échantillonnage » dans les termes officiels) passer d’une dimension illégale à une dimension créative, puis à une dimension lucrative. C’est même sur cette dernière que le DJ tente de bâtir sa légitimité. La reconnaissance, c’est même le plus grand fantasme du DJ.

Si John Cage peut déposer son 4’33 de silence, si Avicii commercialise son sample d’Etta James, alors n’importe quel DJ est en mesure de déposer ses tracks à la SACEM (Société des Auteurs, Compositeurs et Editeurs de Musique). En tant qu’œuvres musicales originales, les productions de musiques électroniques peuvent tout à fait permettre aux DJ de bénéficier des droits voisins, effectifs sur leurs diffusions. Le DJ va prendre alors la casquette d’artiste de spectacle pour avoir ce privilège. Et quand il s’agit de toucher ses cachets ou de prétendre à un statut de salarié, il doit porter un masque. La Cour de Cassation et le Ministère des Affaires Sociales définissent juridiquement le DJ comme artiste musicien, dans la mesure où il s’octroie le nom de… platiniste. Et dans le meilleur des cas, le DJ a même la possibilité d’obtenir le statut d’intermittent du spectacle. S’il compose ses propres titres, soit qu’il « est l’auteur d’une création musicale électronique », il devient artiste. La SACEM va même plus loin. Il s’agit de « réaliser ses propres sons sans utiliser d’œuvres préexistantes ». Le seul compromis que l’organisme a conclu, c’est que le platiniste est autorisé à déposer une bande sonore, à défaut d’une partition.

Son morceau lui apporte même une protection non négligeable, défini par le Code de la Propriété Intellectuelle. Selon la loi – et l’article L111-1 – « l’auteur d’une œuvre de l’esprit jouit sur cette œuvre, du seul fait de sa création, d’un droit de propriété incorporelle exclusif et opposable à tous ». Ces « œuvres de l’esprit » sont en réalité « les compositions musicales avec ou sans paroles » (comme le précise intelligemment l’article L111-2). Et même à ce stade, dans la conscience collective, la reconnaissance du DJ est loin d’être acquise. C’est au regard de ses confrères du secteur de la musique qu’il peine à s’imposer sur le terrain de la légitimité.

Une légitimité perdue dans la masse
Ce qui pêche, le DJ le sait. C’est sa crédibilité, noyée dans la multitude de DJ qui squatte le secteur. Pour se distinguer, chacun tente de faire sa place en apportant une valeur ajoutée. « Il y a un fossé qui se creuse entre ceux qui innovent et ceux qui profitent du business », constate Célia L. Il s’agit de faire la différence entre le « sampling créatif » et le « sampling business ». Quand C2C va jusqu’à sampler ses propres morceaux, tout une éthique est remise en cause. Cette tendance actuelle limite la création et la rend moins innovante. Et par conséquent, elle ne joue pas en la faveur du DJ. Le phénomène de starification accentue le déroutement de la crédibilité. Au delà de son statut professionnel, la figure du DJ induit naturellement un rapport personnel. À l’instar de la rockstar, ce nouveau visage du secteur musical va dominer. Son image possède une fonction sociale, sa musique exprime une valeur économique, son avant-gardisme s’impose comme une avancée créative.

Plus ce débat fait rage, plus la musique électronique prend de la place sur le paysage des genres musicaux. Le phénomène est si dense, que certains murmurent déjà que l’électronique n’a rien à voir avec un courant. Il s’agirait même de l’émergence de nouveaux codes, d’une révolution musicale. Un univers où les DJ, métamorphosés en artistes électroniques, en seraient les nouveaux virtuoses.

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