Moderat, « II »

La pochette de "II", deuxième album de Moderat

La pochette de « II », deuxième album de Moderat

C’est en plein été 2013 que Moderat met au monde “II”, sa seconde production studio, sur le label Monkeytown Records. Attendu au tournant depuis l’album éponyme, paru en 2009, l’opus a laissé son empreinte dans la sphère de la musique électronique. Retour sur une écoute déroutante.

Prendre le large de manière sonore. Rien de plus novateur que ce nouveau projet confectionné par Apparat (Sascha Ring) et Modeselektor (Gernot Bronsert et Sebastian Szary) qui permet de s’évader à moindres frais. 2+1 sur leurs machines, ils confondent leurs identités pour devenir Moderat, pur concept berlinois aussi secouant que chimérique. Depuis août 2013, la suite du rêve a vu le jour chez les disquaires. Quatre ans après une première collaboration éponyme, les DJ passent à l’étape supérieure. Il ne s’agit plus là d’une simple rencontre, mais d’un véritable projet poussé à son paroxysme. L’osmose est désormais totale. Sobrement intitulé “II”, ce second album s’affirme à part entière et se dote – ou se sépare – d’un masque, comme l’indique l’illustration de la jaquette réalisée par l’artiste complet Siriusmo, membre précieux du microcosme électro-germanique.

Une euphonie en graduation
Les festivités sonores s’ouvrent avec un interlude, “Mark”, pour donner le ton de l’album. Comme un clin d’œil à la monnaie de l’Allemagne réunifiée, point de départ des trois artistes, l’ouverture du disque traîne un air évasif, comme une pluie battante heurtée par des grincements orageux, lourds et bruts qui résonnent au loin. La machine est lancée et “Bad Kingdom”, single défendu par Moderat, retentit. Le titre impose ses cuivres entêtants et la voix d’Apparat entre dans la danse.

Le calme revient avec le très lounge “Versions”, mêlant un rythme house tout en laissant planer une allure sereine et fluide des samples. Même tempo electronica sur la savoureuse balade “Let in the Light”, qui laisse l’auditeur sur des allusions R&B surprenantes mais novatrices. Le titre “Milk” relance la pulsation, rappelant à l’ordre les basses, teintées d’une house berlinoise douce et progressive. Le décollage est immédiat et les ceintures se bouclent sans effort avec “Therapy”. Moderat marque de son empreinte l’élancée de son djing, créant un son authentique : c’est offensif, dépaysant et puissant, à en faire décoller la conscience tout en gardant les pieds ancrés dans le sol. Apparat en prend possession aussitôt dans “Gita”, en samplant sa propre voix angélique. Le procédé ainsi posé s’intercale avec des rythmes en cascade, survolant un xylophone effréné et en décalage. Et le plus épatant, c’est que toutes ses harmonies fonctionnent à merveille.

Suite et fin avec “Clouded”, nouvel interlude, comme si Moderat levait un chapitre de sa création bouillonnante. Comme une étape émotionnelle de transition avant le grand saut. Et quel saut. “Ilona” a de quoi être persuasive, en adoptant ses airs de nouvelle ère. Avec une entrée en matière typiquement berlinoise, les samples de sons industriels glacés, qui se succèdent sans répit, se déconstruisent de manière croissante, laissant entr’apercevoir une éclaircie. Les tonalités paisibles luttent contre l’apocalypse sonore, comme un arc-en-ciel qui oserait faire sa place. Le calme revenu, “Damage Done” fait place nette, ne laissant personne indemne. Pour ceux qui restent indécis, Moderat a pensé à tout : le trio pose “This Time” en conclusion parfaite de l’opus. Apogée du voyage effectué depuis la première piste, le morceau pourrait être de loin de plus abouti du disque. Profondeur totale, cri des aigles qui résonnent au loin, portés par les gammes des flûtes bansuri qui se mêlent aux samples, la voix d’Apparat se porte comme un songe venu d’ailleurs, soutenu par une cadence indestructible made in Modeselektor.

Dans les règles de l’art berlinois
En bref, “II” est la concrétisation accomplie d’un projet commun mêlant deux univers de la musique électronique, la vive techno hip-hop de l’un et l’ambiant pop de l’autre, réunit par une inspiration puisée dans le mur de Berlin. Le grand cru de Moderat agit dans chacun des sens, comme une “poésie des sons électroniques”, selon les propres dires du trio. Et ce dernier ne s’est même pas arrêté en si bon chemin : le nouveau single, “Last Time”, redouble de prestige au creux de nos oreilles. Impeccablement calibré, dégageant une extrême mélancolie, le single, porté par un Apparat plus sombre et plus imposant, s’est doté de deux remixes, dont l’un est signé Jon Hopkins, figure de l’electronica dont la Grande-Bretagne ne saurait se passer. En live, le trio livre singulièrement ses derniers morceaux sans tricher d’un poil, assisté par une scénographie euphorisante et abstraite qui pénètre jusque dans l’esprit de l’auditoire. L’entité berlinoise rejoint alors des artistes comme Burial ou Radiohead pour s’ancrer définitivement dans un électronique lyrique à six mains qui s’enfonce loin dans les abîmes, au risque de pousser l’alternatif vers une émotion mécanique – et presque automatique. Car Moderat attise définitivement le feu intérieur. Et la flamme n’a pas fini de brûler.

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