Les cercles vertueux de De Keersmaeker

"Vortex Temporum", Rosas/Ictus, Musique de Gérard Grisey et chorégraphie de Anne Teresa de Keersmaeker

« Vortex Temporum », Rosas/Ictus, Musique de Gérard Grisey et chorégraphie de Anne Teresa de Keersmaeker

 

Pour une dizaine de soirs, la chorégraphe a pris racine au Théâtre de la Ville pour présenter sa pièce « Vortex Temporum », sa dernière création adaptée de l’œuvre musicale de Gérard Grisey.

Au sol, une rosace. Autour, la machinerie du théâtre, nue et brute. La pièce s’ouvre avec Ictus, le sextuor à vent et à cordes rattaché à Rosas, la compagnie d’Anne Teresa de Keersmaeker. Les notes s’entrechoquent, les gammes s’enfilent, et pourtant, l’harmonie peine à se faire entendre. Les musiciens partent alors en quête de l’unisson. Conquérants, ils finissent par s’emporter contre la dissonance, jusqu’à battre le piano dans un jeu maîtrisé et furieux. Tous quittent la scène et les danseurs font irruption. Dans la même configuration, ils entament des mouvements rotatifs, retenus par la gravité et le pivot de leur bassin. S’enroulant et se déroulant sur un rythme inexistant, les corps sont simplement cadencés par le frottement de leurs bras, la pulsation de leur respiration ou encore le grincement de leurs chaussures sur la scène. Arrivés au point culminant de l’antagonisme, l’osmose se ressent enfin. Les sept musiciens et les sept danseurs s’allient dans cette quête du bon tempo.

Recherche temporelle et spatiale
Si Anne Teresa de Keersmaeker place le temps au cœur de propos, c’est l’espace qui prend alors tout son sens. Répartis dans les axes de la rosace, les danseurs se déplacent dans une précision parfaite, symétrique et tourbillonnante, comme les aiguilles d’une pendule. Avec une mesure comptée sur une musique déconstruite, naviguant entre le pianissimo et le fortissimo, la danse alterne, elle aussi, entre une lenteur profonde et une précipitation extrême. La marche, caractéristique du travail de la chorégraphe, est ici réglée au moindre pas. « La marche, c’est un déplacement dans l’espace. Mais c’est aussi la création d’un rythme, d’un temps périodique […] je le dis souvent : ‘My walking is my dancing’ », expliquait-elle lors d’une rencontre sur cette même scène, quelques jours plus tôt, à l’occasion de la sortie de son nouveau livre, deuxième volet de ses « Carnets d’une chorégraphe ». Car l’artiste se plait à décrypter sa démarche, l’enseigner, sans pour autant dévoiler tous ses secrets. Avec plus de 35 pièces avec Rosas à son actif, la chorégraphe belge s’est tracé un chemin dans les lignes sinueuses de l’expérimentation musicale, associée à ses recherches autour du corps et ses mouvements. Alors qu’elle se donne à voir au Théâtre de la Ville depuis 1985, « Vortex Temporum » apparaît alors comme une confirmation, de son talent et de son style, devant un public déjà conquis.

Quand la danse fait sa révolution
Chaque geste pour une note, chaque danseur pour un instrument. Tel est le mécanisme de « Vortex Temporum ». Liée corps et âme à la musique, la danse s’invente une impulsion, donnée par un chef de file, en écho avec le chef d’orchestre, guidant l’énergie et la direction des déplacements. Mieux qu’une articulation, la pièce est surtout une inspiration : Anne Teresa de Keersmaeker s’imprègne des sons pour en faire des gestes, dont l’infinie possibilité enivre la chorégraphie et la conduit dans une course effrénée mais calibrée. La puissance des corps se retrouve alors limitée par les notes, sans en être prisonnière. C’est dans cette dépendance que les mouvements des danseurs, fougueux et épatants, justes et gracieux, imposent une inédite liberté. En tournant dans l’espace et dans le temps, la chorégraphe belge s’ancre une nouvelle fois dans une danse performante, géométrique et esthétique. Par son approche scientifique du mouvement, elle clame une modernité chorégraphique, proche de Merce Cunningham, doublée d’une contemporanéité musicale, puisée dans les travaux de Steve Reich et de John Cage. À présent, plus aucun doute : au propre comme au figuré, avec « Vortex Temporum », Anne Teresa de Keersmaeker a fait sa révolution.

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