Dans un camion, la trentaine passe au crible – « Trafic » de Yoann Thommerel

Au théâtre de la Colline, la petite scène accueille actuellement la mise en scène de la première oeuvre de Yoann Thommerel, « Trafic ». Retour sur une pièce actuelle et déroutante.

« Trafic », c’est l’histoire d’un traffic. Un traffic du XXIe siècle : une technologie dominatrice, des buzz incohérents, des trains qui déraillent et une guerre des genres. Au coeur de ce traffic, Fanch et Midch. Ils le regardent défiler depuis leur petite bourgade en rêvant d’être ailleurs. Jusqu’à ce que le rêve devienne réalité. Ou presque. Midch achète un trafic, ce genre de fourgonnette que tout le monde pense aménager en appartement sans jamais le faire. “A new traf for a new life”, comme il le présente à son ami. Les saisons passent et les deux compères se dévoilent : en trentenaires “alternatifs”, ils regardent se consumer la vie de manière passive, sans rien entreprendre et en étant bloqués dans cette “incapacité à l’action”, selon eux. “Nous on vit à moitié, mais on sait rebondir comme des balles”, clament-ils, pour se rassurer sans doute. S’évadant via leurs idoles punk, les figures du hip-hop d’Harlem ou encore la série Agence Tous Risques, Midch et Fanch partagent leurs douleurs, leurs déboires et leurs grandes ambitions, mais “c’est vraiment pas simple de transformer sa vie”, constatent-ils. Pour réussir, il faut “tout miser sur le hip-hop ou sur l’aménagement d’un camion”. Soit.

Pour Midch et Fanch, le smartphone ouvre le champs des possibles.

Pour Midch et Fanch, le smartphone ouvre le champs des possibles.

Les héros, porte-paroles d’une génération
Midch et Fanch s’enferment dans ce rêve américain, dans lequel Iggy Pop est un Dieu et où les pâtes sont le meilleur plat du monde. Quand le téléphone sonne, c’est souvent l’amour au bout du fil. Mi-vivante, mi-virtuelle, la passion les déchaîne. Et c’est même leur seule échappatoire. Les héros sont de cette génération qui communique leurs désirs par sms, sans détours. Ils se contenteraient même presque que de ça. Chaque évolution de la société les rend encore plus ahuris, bluffés, et spectateurs. Les deux amis s’émerveillent devant la gym pilate, s’étonnent devant l’openspace et s’adonnent au bad trip. Coincés entre les battants de mai 68 et la vingtaine brute et enragée, les trentenaires regardent derrière sans oser regarder devant. Inspirés par des effigies à toutes échelles, ils rêvent secrètement devenir à leur tour les leaders de leur classe, ceux qui réussiront à prendre leur vie en main.

Départ incertain ou arrivée retardée ?
Certains diront que c’étaient des paroles en l’air. D’autres comprendront le manque de panache. Et puis d’autres encore conserveront en mémoire la grandeur de l’idée de départ, celle de partir avec courage dans l’inconnu et renoncer au confort morose de leurs existences. Finalement, Midch et Fanch trouvent toujours, au fil de la pièce, des raisons valables pour rester. « C’est pas pour moi les camions, en fait », avoue timidement Midch. Dans cette époque où les médias envahissent le quotidien, le lointain n’est finalement pas si lointain. Si bien qu’il ne paraît plus nécessaire de partir. Mais une question taraude encore les personnages : si tout quitter n’est pas à leur portée, Midch et Fanch doivent à présent se suffire en étant eux-mêmes.

“C’est pas pour moi les camions en fait”
“Tu renonces à te libérer?”
“Je me désencombre pour mieux me libérer au contraire”
“Tu pars plus?”
“Si, mais à pieds. À pieds on voit mieux le monde”

Le théâtre du XXIe siècle
Yoann Thommerel signe avec « Trafic » sa première pièce. Un pied dans le théâtre, un pied dans la poésie, le jeune auteur a choisi de mélanger ses influences pour faire naître une forme littéraire hybride innovante. Intégrant les didascalies dans sa scénographie, et l’écriture littéraire à ses dialogues, la pièce propose plusieurs niveaux de discours qui se croisent et se décroisent, sans jamais effrayer le spectateur. « Trafic » donne tout à voir, de la description globale au regard omniscient d’un narrateur, incarné par un personnage, jusqu’aux pensées des deux héros. Un système d’écriture proche de Samuel Beckett, dans lequel l’imagination du spectateur est stimulée jusqu’à ce qu’elle déborde. Et cette digression incessante et progressive, Yoann Thommerel l’a voulue. Contemporaine dans ses moindres virgules, la pièce se savoure comme une visite sur le web. Des fenêtres s’ouvrent et s’ouvrent encore, laissant entrapercevoir des promesses trompeuses, des destins déchus et parfois même, des mirages.

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