Esclarmonde, femme entre toutes les femmes – « Du domaine des murmures », de Carole Martinez

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Carole Martinez signe en 2011 « Du domaine des murmures », dans lequel elle narre l’aventure d’Esclarmonde, narrateur et personnage principal, dont le destin bascule alors qu’elle ose dire « non » aux codes de son époque. Portrait d’une femme singulière et mystérieuse, à la croisée des chemins entre les vivants et les morts.

Héroïne de son temps, Esclarmonde est née des songes de Carole Martinez. Cette dernière, jeune professeure de français, a fait le choix de consacrer sa vie à ses histoires, comme son personnage a fait le choix de consacrer sa vie à Dieu. Écrire pour raconter le destin de toutes ces femmes, ces parties d’elle-même, enfouies loin dans son esprit. En 2011, l’auteure met au monde son deuxième roman, qu’elle nomme alors « Du Domaine des murmures ». Lauréat du prix Goncourt des lycéens la même année, le livre retrace la vie d’Esclarmonde, jeune femme de tout juste 15 ans, qui préfère s’emmurer dans un reclusoir plutôt que de donner sa main à Lothaire. Face à ses pensées, à ses prières et à sa dévotion, elle se retrouve seule. Ou presque : contre toute attente, elle voit grandir en elle un enfant, son propre fils. Dans ce récit à huit clos dans le domaine des murmures, Carole Martinez se livre à travers les confidences de sa narratrice. Enfermée entre quatre murs, Esclarmonde s’évade loin jusqu’à toucher profondément le lecteur.

Rêveuse. « Peut-être serais-je moi aussi partie à l’aventure si je n’avais pas été si bien gardée depuis l’enfance ? […] J’ai creusé ma foi pour m’évader et cette évasion passe par le reclusoir ». Esclarmonde a fait ce choix, de se contenter des images de son inconscient pour le restant de ses jours. C’est d’ailleurs tout ce qu’elle possède. Avec ses visions, ses pensées, elle vit à travers ses songes et grâce à ses songes. Échangeant avec les pélèrins venus se recueillir en sa chapelle, elle ne connait pas la solitude. « Je n’avais jamais tant reçu, tant donné », s’étonne-t-elle. En s’emmurant, la jeune femme parle de la mort, et pourtant, elle trouve enfin la paix et sa liberté. Celle de penser, et elle semble comblée. À l’écriture, Carole Martinez n’avait pas imaginé transporter un message, une morale. « Le roman permet de trouver une cohérence à tout ça », exprime l’auteure. Cette dernière a vu le récit de construire en elle, à commencer par le domaine des Murmures. « J’avais un château dans ma tête, j’avais envie d’enraciner mon histoire quelque part », explique-t-elle. Alors Carole Martinez a cherché. Sur Google Earth, dans les guides de Varrap. Jusqu’à tomber sur la Vallée de la Loue, près de Besançon. Peinte 13 fois par Gustave Courbet, la source de la rivière se rapprocherait même de « l’origine du monde ». De là, l’auteure a construit un décor, comme dans ses rêves, et l’a fait vivre au détail près, jusque dans l’esprit du lecteur.

Croyante. Refusant le sacrement du mariage, et opter pour celui des funérailles. S’enfermer pour se recueillir et se renfermer pour réfléchir. La foi d’Esclarmonde fait preuve, tout au long du roman, de contradictions. Alors qu’elle va consacrer sa vie à Dieu, elle n’hésite pas à mettre en garde le lecteur contre les effets de la foi. La sienne n’est d’ailleurs que peu convaincante. « Alors, pour que le temps passât plus vite […] j’ai trituré des âmes, et à défaut de croire en Dieu, j’ai commencé à croire en moi », avoue Esclarmonde au bout de quelques mois de reclusion. Rongée par les remords, la jeune femme est coincée dans une destinée hésitante, à la fois en accord avec ses principes, mais aussi injuste et indéniablement malheureuse. Dans l’écriture de Carole Martinez, il n’est pourtant nullement question d’une revendication religieuse, non. L’auteure avoue finalement se situer, elle aussi, dans cette même ambivalence. « J’ai été élevée dans la pensée magique. J’aime ces croyances, les croyances de ma grand-mère. Mais je pense que l’on peut tout expliquer par la physique. Je suis entre les deux ». Alors que la jeune sainte met au monde un enfant – contre toute attente – dans sa cellule, la cour crie au miracle. Si ses dons se décuplent aux yeux des pèlerins, Esclarmonde le sait parfaitement au fond d’elle : son fils n’est pas divin, mais vient de la nature.

Conteuse. Dresser le récit d’un personnage enfermé entre quatre murs, dévoué à Dieu pour le restant de ses jours n’est pas chose aisée. Et si le lecteur aspire secrètement, au début du roman, qu’Esclarmonde finira par faire basculer son destin, tous ses espoirs sont vains. Carole Martinez décrit chaque recoin du reclusoir, mais aussi du monde qui entoure son héroïne, vu de son cachot. Narratrice attachante et femme d’exception, elle invite le lecteur à se plonger dans ses visions, même les plus personnelles, si bien que la dimension mystique du domaine des murmures lui devient palpable. Avec ses yeux, elle lui conte les croisades et les mésaventures de son père, identité masculine qui s’oppose à Esclarmonde, partagée entre la cruauté et le mystère. À travers le récit des combats, la vérité se dissimule entre les lignes. Le personnage de la jeune emmurée prend du recul sur sa condition et deviendrait presque omniscient.

Intemporelle. Femme du XIIè siècle et pourtant, Esclarmonde rejette les codes de son époque. Elle s’y oppose tout en optant pour des solutions archaïques, ancrées profondément dans le Moyen-Age. Condamnée à l’introspection, elle porte alors un regard futé sur le monde. « Je souriais de la folie de ceux qui s’imaginaient résoudre ainsi leurs soucis temporels, mais leur foi était grande et je m’engageais à faire mon possible, tout en essayant de leur souffler des solutions plus simples », pense-t-elle. « Les femmes ont toujours du trouver des voies pour exister par elle-même, pour avoir une autonomie, mais elles ont toujours été contrées », explique Carole Martinez. Dans son ouvrage, l’auteure fait naître un parallélisme indéniable entre la société féodale et la société contemporaine. La frustration, la rancœur, l’accomplissement, le courage… toutes ces qualités, la femme les transporte de siècles en siècles. Féministe, Carole Martinez pense qu’elle le devient avec le temps. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si tous ses narrateurs sont en réalité des narratrices. « On a trop peu écrit sur des femmes », constate-t-elle. Prise au piège dans sa conjoncture, Esclarmonde devient alors le personnage dissident de son royaume, souhaitant secrètement s’enfuir dans d’autres époques, plus primitives ou plus modernes. Et quand son souffle devient murmure, le lecteur se plait alors à croire qu’elle hantera la Vallée de Loue encore longtemps.

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