L’orientalisme électronique : quand la musique devient une solution

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 Au XIXe siècle, les artistes les plus avant-gardistes se sont pris d’une fascination pour l’Orient. En 2015, l’art revient vers l’est : la musique électronique aussi a fait son coming-out d’orientalisme.

Ce goût pour l’ailleurs, l’inconnu, l’exotisme, a déjà transporté plus d’un artiste. De Delacroix (La Mort de Sardanapale), à Hugo (Les Orientales) en passant par Montesquieu (Lettres Persanes), l’orientalisme s’est traduit, à diverses reprises, par un art mis à nu, évocateur et dépaysant. Le mouvement n’a d’ailleurs jamais disparu, réapparaissant au gré des inspirations et des arts.

Récemment, la musique électronique s’est à son tour orientalisée. Un nouveau genre aux sonorités dissonantes, évocatrices et symboliques de cet orient pris en fantasme, amené d’abord sur la grande scène par les chefs de file peu étrangers à la démarche. M.I.A., artiste londonienne ayant grandi au Sri Lanka et en Inde, développe son concept de morceaux détonants à la sauce hip-hop et électro, mixés à l’orientale. Moins connue, la bande sud-africaine underground de Skip & Die produit des chansons électro-dubstep et banghra, style traditionnel indien.

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Omar Souleyman

L’électronique orientale : du dabkeh au chaâbi

Mais cet orientalisme puise sa source plus profondément que ces quelques tubes aux sonorités exotiques répandus sur la toile. Des mouvements symboliques ont fait irruption dans le paysage et ont récemment défrayé la chronique. Mi-syrien, mi-turc, Omar Souleyman, figure de la musique orientale, est devenu une icône pour son electro-dabkeh. Des sons traditionnels, saupoudrés de synthétiseurs et rythmes entêtants, le tout supervisés dernièrement par le grand Four Tet, issu d’un univers qui peut sembler opposé. Le style séduit les artistes du monde entier, comme Björk ou encore Damon Albarn, qui demandent à Omar Souleyman de remixer leurs tubes. Du dadkeh, les précurseurs comme le chanteur syrien ont donné naissance à l’électro chaâbi, évéillée depuis les quartiers pauvres du Caire, en Egypte.

C’est lors du Printemps arabe, en début d’année 2011, que le mouvement artistique et engagé s’est formé. La jeunesse, en mal d’expression, s’est rassemblée autour de la musique, à mi-chemin entre le hip-hop et l’électronique. « Le peuple a appris à dire non avec la musique », résume Islam Chipsy, un des portes-parole du mouvement et qui commence à faire sa place en Europe. Des pistes de danses dans les ruelles, des fêtes à ciel ouvert célébrant la jeunesse*, des chants évoquant le régime autoritaire de Moubarak et les nouvelles perspectives d’avenir pour le pays. Rapidement, la journaliste Hind Meddeb, réalisatrice du film « Electro Chaabi » en 2013, a vu devenir le mouvement une mode, se diffusant à travers le monde « La musique a été dévoyée de son but initial. Il faut espérer que les musiciens s’accrochent et continuent le combat », a-t-elle confié à Télérama. Du côté de la production, le label local 100copies mené par Mahmoud Refat, porte l’electro chaâbi à bout de bras. L’idée est perdurer les techniques de départ, « avec des logiciels craqués sur Internet et [enregistrer] dans des conditions rudimentaires », explique-t-il. Ce qui ne l’empêche pas de promouvoir ses sons au-delà des limites de l’Orient, comme par exemple à l’Institut du Monde Arabe à Paris à l’automne 2014 pour les soirées Arabic Sound System.

Quand l’Occident créé son Orient

Sur le continent européen, le résultat parait frais et novateur, repoussant les limites sans cesse remises en question dans la musique électronique. C’est ainsi que l’orientalisme 2.0 prend sa source : c’est au tour des occidentaux d’emprunter les sonorités exotiques. Le duo Acid Arab, créé par Guido Minisky et Hervé Carvalho, et dirigé par le label Versatile, mêle acid house et ferveur orientale. En d’autres termes, ils explorent la confrontation des instruments traditionnels arabes avec les beats de la techno initiale de Détroit.

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Ce ne sont pas les premiers à teinter l’acid house de henné. Le britannique Ceephax Acid Crew œuvre depuis déjà plusieurs années dans une transe dissonante et envoutante. Plus récemment, les clubs aussi ont pris possession de la démarche, comme avec le DJ français Feder et son tube Goodbye, qui a acquis une renommée inégalité en Europe de l’est et en Turquie. Et du côté des groupes émergents, à l’affiche des festivals de l’été, on retrouve le groupe N3rdistan, un pied dans le sud ouest français, un autre au Maroc, qui s’inspire de textes littéraires arabes pour les mettre en scène de manière authentique.

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N3rdistan

Alors que l’universitaire Edward Saïd définissait l’orientalisme comme l’Orient créé par l’Occident, la musique électronique renverse la tendance et révèle un Orient imité par l’Occident. Moderne, singulier et artistiquement puissant.

 

Playlist :

 

*Au Caire, près de 60% de la population a moins de trente ans.

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