Quand le mythe devient réalité : la catastrophe naturelle

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Attendre. Avant cette semaine-là, j’avoue que c’est un concept qui n’a jamais titillé mon esprit. Je me questionne. L’être humain est-il conçu pour se sentir mal à l’aise dans cette position d’attente ? Après tout, un prisonnier purgeant sa peine de quelques années n’a pas d’autres choix que d’attendre. Patienter sans trop compter les heures pour rendre cette attente des plus supportables.

Me voilà arrivée en Inde depuis une semaine à présent. Les cinq premiers jours se sont passés dans un faste des plus exagérés, entourée du beau monde de Chennai, pour un festival influent. Nous logions dans l’hôtel dans lequel même nous assistions à des conférences et des concerts. J’avais déjà cette impression d’être confinée, à l’écart du monde extérieur et attendait avec une certaine impatience ma « sortie ». Cette dernière était justement programmée au lundi. Mon premier jour dans la VRAIE Inde, découvrant par moi-même les joies et les peines de ce monde de paradoxes, prête à recevoir tout ce que cette ville était prête à me donner.

J’ai pris mes quartiers dans un quartier indien, tout ce qu’il y a de plus authentique. Dès mon installation, je m’y sens bien, prête à arpenter chaque recoin de ces rues jusqu’à me les rendre familières. Je n’ai pas senti en moi de choc culturel comme on avait pu me le conter avant mon départ. Uniquement de l’admiration, de l’apaisement et de la bienveillance. J’étais fière.

Et la pluie arriva. Suivant l’ordre général, je m’enfermai. De nombreuses heures à regarder par mes fenêtres l’eau couler à n’en plus finir, pour s’écraser avec une imperméabilité pesante sur le sol. Des indiens des plus obstinés, qui persistaient coute que coute à se rendre chez eux. Impossible de me décrocher de la fenêtre, aux aguets. J’avais peur de la tournure que pouvaient prendre les événements.

Trouvant refuge auprès d’Internet pour avoir quelques informations, le courant se coupa et me je retrouvais dans le noir, sans personne de physique ni de fictif à mes côtés. L’eau continuait à se remplir dans les rues, les indiens restaient au dehors, dans la rue, rebroussant le courant, infaillibles. Ou presque. Nombreux sont ceux qui n’ont pas pu aller jusque chez eux. J’entends les hélicoptères et les sirènes au loin, impuissants. Comme moi. Voyant une voiture rouge noyer son moteur afin de fuir la rivière, j’accours dans la rue, sans réfléchir. Je suis vite rejointe par des indiens. Les portières ne s’ouvrent pas et l’eau commence à remplir la voiture. On m’écarte, certains se découragent.

Je comprends que la situation dramatique devient réelle. Une catastrophe naturelle ? Et la pluie s’accentue encore et toujours. Le voilà le choc culturel. Je l’ai pris en pleine face, me retrouvant au milieu de tout ce chaos, comme s’ils nous avaient oubliés, là haut, moi et les indiens qui m’entouraient. C’est cette inutilité qui m’a nuit, au plus profond de moi-même.

Je suis restée enfermée plusieurs heures, jours, je ne sais même plus. J’ai dormi, j’ai écrit. Pour seule compagnie, j’avais les moustiques, eux aussi, venus se mettre à l’abri de la mousson. Quand je croyais à l’accalmie, la météo se jouait de moi et refaisait des siennes. Chaque nuit est un cauchemar, me réveillant de temps à autre pour vérifier le niveau de l’eau. Chaque cri au dehors, je sursaute.

Après 72h d’enfermement, je ne sais plus trop ce que je suis venue faire là. Découvrir la ville, accomplir ma mission, je ne l’imagine même plus.

Et puis, un matin, une nonchalance des plus foudroyantes me saisit. Je ne sens plus mes membres, ma tête vacille. Le courant n’est toujours pas là, l’eau potable se fait rare. Mon estomac se noue et j’ai la nausée. Et la porte s’ouvre. J’aperçois un couple d’un certain âge, de type occidental qui s’avance vers moi. Ce sont mes voisins, originaires du Connecticut, ils s’inquiètent et m’amènent chez eux. Tout devient flou et je suis vite transférée dans l’hôpital le plus proche. Je me rappelle de ces paires d’yeux braqués sur moi lorsque je m’effondre sur la banquette du rickshaw. Et puis j’arrive, rapidement prise en charge malgré l’ampleur de la catastrophe et des malades en tout genre. Je réclame la perfusion et l’assignation dans cet hôpital, dans cette chambre qui n’est pas une chambre, sur ce lit où j’agonise mi-consciente devant le couloir à la vue de tous. Je crois qu’il était hors de question à cet instant de me retrouver seule à nouveau. Je reste de longues heures ici. Lorsque les soins touchent à leur fin, je me retrouve seule. Aucun moyen de contacter un proche, les réseaux ne fonctionnent plus et ma batterie s’épuise. Les nerfs lâchent.

Soudain, le gérant de l’hôtel arrive. Radha. je le reconnais grâce à son sourire. Il vient me sortir de là et me transférer dans un autre endroit, là où plusieurs occidentaux se sont réfugiés. Là où l’ambiance y est réconfortante, où le soutien y est inégalable, où le rooftop est votre refuge.

Les jours suivants, toujours confinés, les informations nous parviennent. Environ 300 morts. Les réservoirs d’eau ont été détruits sans prévenir et ont rempli la ville, recouvrant parfois tout entiers certains quartiers. Un chaos total dans l’ensemble de Chennai. Si certains se sont abrités dans les Malls (centres commerciaux) et sur les toits des immeubles, ils restent bloqués encore, pour la plupart. D’autres ont tout perdu : leurs maisons, leurs biens, leurs proches. La nourriture et l’eau manquent encore. Ne pouvant plus parvenir à Chennai par la terre, les vivres arrivent par la mer. En si faible quantité que les habitants se battent pour avoir accès à quelques grains de riz. L’après-catastrophe n’en est pas moins traumatisante.
Nos premières sorties nous laissent entrevoir une ville détruite, des montagnes de détritus, des animaux en détresse et les sourires des indiens se font rares.

Alors, c’est confirmé. Le choc culturel, je l’ai pris ainsi, de plein fouet. Toute la misère du monde ne parvient pas à abaisser le sourire, la force et la bienveillance de la population indienne.

 

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