Le mariage arrangé : entre traditions rocambolesques et business social

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Difficile d’imaginer qu’à quelques milliers de kilomètres, on ne peut que rarement choisir l’élu de son cœur. Le mariage, en Inde, au Pakistan, et parfois dans certaines familles occidentales, demeure une affaire très sérieuse, bien loin d’être un choix… d’amour.

C’est sans doute le deal le plus commun sur Terre. Union entre deux êtres, à la fois rituelle et contractuelle, ad vitam eternam ou éphémère, le mariage existe partout et sous toutes ses formes. En Occident, les couples choisissent -le plus souvent librement – d’officialiser leur amour au grand jour devant leurs familles et leurs amis à un instant de leur vie. La réalité est différente dans d’autres continents.

L’Inde est une puissance mondiale en pleine effervescence. Entre avancées modernes et conservation des mœurs ancestraux, le mariage reste ancré dans des codes stricts de la famille et de l’ordre social. Alors que le pays est en pleine modernisation, tant du point de vue des réseaux que du commerce, il peine à ouvrir sa hiérarchisation de la société et la maintient dans une catégorisation si déconnectée que les nouvelles générations semblent perdues dans des traditions incohérentes.

Des critères précis à respecter
Thara, jeune kéralaise de 25 ans, a vu sa sœur aînée se marier malgré elle récemment. « À 28 ans, ça devenait l’âge critique pour se marier. Nos parents ont demandé à ma petite sœur, mon frère et moi, de donner notre avis sur le mari qu’ils envisageaient pour elle ». Pour les familles traditionnelles indiennes, dans la majorité des cas, le premier critère de sélection reste la religion, puis vient la « sous-catégorie » religieuse (le même genre d’hindouisme, la même paroisse chrétienne, …), et ensuite la caste (le niveau socio-professionnel). « Surtout, le niveau de vie de la famille », indique Thara. Enfin, il est aussi impératif pour certains parents que le ou la prétendant(e) vienne du même Etat indien qu’eux. Pour Nipin, 32 ans, c’est justement ce qui empêche sa relation amoureuse d’évoluer en mariage. Lui qui est originaire du nord du Kérala, il voudrait épouser une jeune fille du Gujarat. « On a la même religion, on est de la même caste, mais il n’y a rien à faire auprès de nos parents respectifs », explique-t-il. « On s’appelle quand même tous les soirs, mais pour ce qui est de se voir, c’est plus compliqué… », poursuit-il. Kavya, 23 ans, vient d’une famille plus aisée d’Inde du sud. « Notre priorité c’est quand même d’être d’accord avec nos parents. Ils peuvent faire des compromis si on est vraiment amoureux », témoigne la jeune femme.

Alors, comment choisir ? Les parents de Thara, catholiques, utilisent un site de rencontres. Une sorte de « Meetic » indien, très sérieux, établi par les paroisses et listant tous les hommes (ou les femmes) disponibles, avec leurs caractéristiques : âge, profession des parents et des frères et sœurs, mais aussi couleur de la peau, poids, taille, parcours scolaire et professionnel, ainsi que quelques photos.

Une dot toujours aussi présente
Et qui dit mariage arrangé, dit aussi dot. Sauf dans certaines communautés d’Inde du Nord, c’est la famille de la femme qui verse l’argent au mari. « Il s’agit d’un héritage que lègue la famille aux jeunes mariés », explique Thara. Les sommes dépendent de la situation financière de la famille et peuvent atteindre, parfois, 80 millions de roupies (plus d’un million d’euros). Elles ont même tendance à diminuer actuellement, avec l’augmentation du travail et donc du salaire des femmes.
Les cérémonies de mariage aussi ont un coût. Il y en a même deux : l’engagement et le mariage. Chez les catholiques, la famille de la fille prend en charge l’engagement, et celle du garçon, le mariage. Chez les hindous, c’est la famille de la fille qui paye l’intégralité des réceptions, bien souvent en plus de la dot.

Se marier, en Inde, c’est se marier avec une famille entière. Mili, une jeune indienne de 24 ans, a rencontré son futur époux en même temps que sa famille au grand complet : Parents, oncles, tantes, frères et sœurs. À la suite de cette rencontre, deux dates ont été fixées : l’une pour la cérémonie d’engagement, l’autre pour le mariage. Ce n’est qu’à la cérémonie que Mili a eu le droit de parler pour la première fois au jeune homme que ses parents avaient choisi pour elle. Un mois seulement avant le jour J, la future mariée avoue être paniquée. « Je ne sais rien de lui. Et je m’apprête à m’engager pour la vie », confesse-t-elle.

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Il y a plusieurs temps dans le mariage indien… L’engagement, le mariage mais aussi la séance photo. Ici, Rijul et Praveena prennent la pause. Ils ont choisi, comme décor, le Shore temple de Mahabalipuram, classé à l’UNESCO.

Le divorce, déchéance sociale
Le mariage n’est jamais irréversible. S’il est tendance en Europe, le divorce est aussi une solution que peuvent aborder les indiens. « Mais seulement après avoir vraiment tout essayé pour que ça marche encore », insiste Kavya. Et la sentence que la société accordera aux femmes divorcées est sans appel. « Ces femmes se retrouvent rejetées de la société. S’ils elles souhaitent se remarier un jour, elles ne pourront le faire qu’avec des hommes divorcés également », explique-t-elle.

Si la nouvelle génération tente de renverser la tendance, elle peine réellement à se faire entendre. Actuellement, environ 25% de la population indienne se marieraient par amour. Avec de grandes disparités dans les statistiques, en fonction des villes, plus ouvertes sur cette idée, et les zones rurales, où le mariage traditionnel va de soi, cet acte est souvent assimilé au niveau d’éducation des parents. Du côté de leurs enfants, ils ne sont pas tous à refuser le mariage arrangé. Par exemple, les étudiants érudits des universités indiennes n’ont souvent pas le temps ni le courage de rechercher eux-mêmes une potentielle épouse. Cette catégorie de « satisfaits » du mariage arrangé représenterait environ 30%.

Pour nous, occidentaux, ces mariages arrangés paraissent-ils absurdes ?
Il y a quelques jours, les limites de ce modèle nous a pourtant sauté au visage, quand la réalisatrice pakistanaise Sharmeen Obaid-Chinoy a obtenu l’Oscar du meilleur court-métrage documentaire pour son film « A Girl In The River ». Les quelques images qui ont déjà circulé sur la toile parlent d’elles-mêmes. Ce phénomène courant de déshonneur s’exporte même au-delà des frontières. Assad*, né en France et pakistanais d’origine, vit avec ses frères et ses parents dans une ville française depuis son enfance. Chacun de ses frères se sont mariés un à un, avec des filles pakistanaises, choisies par le père de la famille. Mais, Assad, le dernier de la famille, est perdu. Il connait l’issue de sa vie amoureuse et n’aura pas la possibilité de choisir une femme par lui-même, comme le font tous ses amis français. « Je suis divisé. Je sais que je ne peux pas désobéir et pourtant, je sais que je ne serai pas heureux », explique-t-il.

Plus qu’un contrat, un pacte de responsabilité
Mariage arrangé ne veut pas dire non plus « mariage forcé », qui se pratique dans bien d’autres sociétés à travers le monde. En France, cette pratique a été abandonné il y a de nombreuses années suite à la loi abrogeant le mariage pour les personnes mineures. En Inde, si l’âge maximum pour marier sa fille est 28 ans environ, l’âge minimum est… 10 ans. Dans le Nord de l’Inde, surtout, cette pratique est presque courante. Il n’est pas rare de voir des petites filles promises à des hommes doublement voire triplement plus âgés. L’intérêt pour les parents, dans ces cas-là, est de perdre la responsabilité de leur fille. « Cela n’est possible qu’au moment du mariage », explique Kavya.

À cette réflexion, si les unions en Occident paraissent plus naturelles ou spontanées, elles n’en sont pas moins un risque que cela ne marche pas. « Pour nous, indiens, quand on imagine une société comme la société française du point de vue du mariage, on se dit que dans tous les cas, le risque est le même. On ne saura jamais si cela marchera toute la vie », avoue Kavya. Après tout, chacun possède ses principes sur le choix de l’élu de son cœur. Hormis le physique et l’alchimie sentimentale, plein de paramètres font soudainement irruption dans nos esprits. Si Thomas, jeune français fraichement diplômé de Sciences Po, ne se mariera « jamais avec une caissière », Kayva, elle, n’ose imaginer se marier avec un français.

 

Anaïs Rambaud

Merci à Thara, Nipin, Mili, Kavya, Assad pour ces précieux témoignages.
*Le prénom a été modifié pour préserver l’anonymat de la personne

 

 

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