Gandhi Nagar, une lueur d’espoir dans un nuage de poussière

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A Chennai, mégalopole du sud de l’Inde, le plus vaste bidonville est aussi l’un des plus solidaires. L’ONG Speed Trust, installée depuis plus de quinze ans, incite l’insertion professionnelle des femmes, la scolarisation des enfants, mais aussi une entraide perpétuelle entre les habitants.

Par Anaïs Rambaud
Remerciements : Vaidevi , Manivannan,
et toute l’équipe de Speed Trust, spécialement ses talentueuses et méritantes conductrices Guna, Bhavani et les autres

Chennai. Plus de 10 millions d’habitants et un bouillon d’ambiances, de couleurs et d’épices. La quatrième plus grande ville de l’Inde doit sa fierté à Marina Beach, la seconde plus grande plage du monde. A son extrémité sud, l’Adyar, l’une des rivières les plus polluées du monde, se jette dans la mer. Sa petite sœur, la Cooum River se trouve à seulement 5 kilomètres de celui-ci. Nichée aux abords de la gare Centrale de Chennai, mais aussi près des routes les plus encombrées de la ville, la rivière est le refuge de centaines de familles, habitant dans le bidonville de Gandhi Nagar. Si l’électricité y est installée, ce n’est pas le cas de l’eau courante. Chaque jour, la rivière à l’eau jaunâtre devient le bain commun de plus de 5 000 indiens installés sur ses rives.

Gandhi Nagar. Crédits : AR.

Gandhi Nagar. Crédits : AR.

L’accès à l’éducation comme une priorité

Lors de l’an 2000, une ONG s’est installée au sein du bidonville : Speed Trust (Slum People Education and Economic Development). Encadrée par plusieurs volontaires, elle permet d’apporter aux habitants toute l’assistance dont ils ont besoin. La première des missions consiste à « éduquer, amener tout le monde vers une alphabétisation et surtout une voie professionnelle », explique Vaidevi, l’une des coordinatrices qui encadre Speed Trust. Si une crèche accueille gratuitement tous les enfants de moins de trois ans, une école s’installe au sein du bidonville, chaque jour à 16h pour une heure et demi de cours. « Tout le monde peut participer, même les jeunes qui n’habitent pas dans le bidonville », souligne la responsable.

Le deuxième objectif de Speedtrust, c’est la santé. L’accès à des médicaments, et à des soins quand c’est nécessaire, c’est une priorité pour plus de 5 000 personnes qui vivent dans des conditions insalubres et qui n’ont rien. Une pharmacie ouvre ses portes en permanence et distribue des soins gratuitement à qui en aurait besoin.

 

La crèche de Speed Trust est ouverte tous les jours pour les enfants de moins de trois ans. Au programme : jeux et collations à toute heure. © AR

La crèche de Speed Trust est ouverte tous les jours pour les enfants de moins de trois ans. Au programme : jeux et collations à toute heure. © AR

S’affirmer et « devenir quelqu’un »

Speed Trust défend plus que tout la condition et l’insertion professionnelle des femmes. « Beaucoup d’entre elles sont veuves et vivent avec très peu de moyens pour élever seules leurs enfants. Dans d’autres cas, leur mari, la plupart du temps alcooliques, sont dans l’incapacité de travailler », explique Vaidevi. Etre veuve en Inde, c’est rejoindre la plus basse caste de la société. « Devenir autonome financièrement est un énorme challenge pour elles, c’est même quasiment impensable en Inde. », poursuit-elle.

Et pourtant Speed Trust donne l’occasion à ces femmes d’avoir un salaire, de s’affirmer et devenir responsable financièrement de leur famille, en confectionnant des objets d’artisanat à partir du recyclage par exemple. « Nous prenons des affiches publicitaires, et nous en faisons des sacs », raconte une des couturières. La boutique des produits, baptisée Baladarshan, se trouve au siège de l’ONG, à l’entrée du bidonville. L’autre manière d’offrir un salaire à ces femmes, c’est de devenir conductrice de rickshaws. Une opportunité inédite qui a fait de Speed Trust une ONG de renom dans tout le pays. « Il y a dix ans, les hommes étaient vraiment surpris de nous voir au volant. Maintenant, ils nous ont acceptées sur les routes », raconte Guna, une conductrice. Après six mois d’apprentissage, chacune passe son permis, financé par Speetrust. Grâce aux sponsors, l’ONG aide les femmes à acheter leurs propres rickshaws. « J’adore conduire. J’aime faire la course avec les autres rickshaws », avoue Bhavani, une autre conductrice. « Ça m’a sauvé la vie. J’ai l’impression d’être devenue quelqu’un ».

L’équipe compte à présent 25 femmes à son actif. L’ONG Speed trust leur donne l’occasion d’apprendre à conduire après un entretien avec des travailleurs sociaux. La condition pour être sélectionnée est de scolariser les enfants. Ces derniers sont souvent inscrits dans des écoles privées indiennes qui enseignent l’anglais. Ainsi, ils auront une chance de prétendre à un emploi plus facilement, et peut-être même à des études. « Notre rêve, c’est que nos enfants quittent le bidonville », confie Bhavani.

S’il est possible de trouver ces conductrices par hasard, au milieu de la foule de rickshaws, Speed trust les met également en avant en proposant des tours touristiques de Chennai à moindre coût. « Human Trip India », agence intégrée à l’ONG, met sur pied des voyages « humains » dans le Tamil Nadu en allant à la rencontre de d’autres ONG partenaires, qui possèdent les mêmes visions humanitaires. Sur Chennai, Bhavani, Devi, Guna et les autres ont l’habitude de conduire leurs passagers dans les endroits emblématiques de la ville, comme l’église Santhome, le temple de Mylapore ou encore Marina Beach.

La joyeuse équipe des conductrices de Speed Trust. © AR

La joyeuse équipe des conductrices de Speed Trust. © AR

 

Vaidevi, coordinatrice de Speed Trust et de l’agence « Human Trip India » et Manivannan Gilli, entraineur du Rugby Slum Club, mais aussi veilleur des lieux. © AR

Vaidevi, coordinatrice de Speed Trust et de l’agence « Human Trip India » et Manivannan Gilli, entraineur du Rugby Slum Club, mais aussi veilleur des lieux. © AR

 

« Aider les gens à s’aider eux-mêmes »

Comme tous les soirs, Manivannan Gilli fait son tour dans le bidonville. « Je m’occupe de faire des rondes parmi les maisons pour voir si tout va bien », raconte-t-il. Si le quartier compte des milliers de personnes, il affirme sans réfléchir qu’il connait tout le monde sans exception. L’homme d’une quarantaine d’années est très investi dans la communauté. Il s’occupe même du club de rugby rattaché à Speed Trust, le Rugby Slum Club. Tous les samedis, une trentaine d’enfants du bidonville se rendent sur le terrain de l’American School prêté gracieusement pour s’entrainer.

L’ONG Speed trust est une idée de Philippe Mallet, grand voyageur passionné d’artisanat équitable, qui depuis 1999 organise des circuits autour d’initiatives humanitaires. L’organisation a donc vu le jour en 2003. La philosophie de Philippe Mallet : « aider les gens à s’aider eux-mêmes ». Et l’autonomie est en marche.

L’une des employées de Speed Trust, en train de confectionner un panier en plastique recyclé. © AR

L’une des employées de Speed Trust, en train de confectionner un panier en plastique recyclé. © AR

 

Les politiques indiens absents face à la misère

Tout comme la place des Femmes dans la société indienne, l’objectif écologique est au cœur des préoccupations de Speed Trust : « nous faisons avec ce que l’on a. Grâce à ce que l’on récupère, nous donnons naissance à un artisanat qui nous est propre », raconte Vaidevi, coordinatrice de l’ONG. « Via des micro-crédits, nous pouvons acheter des rickshaws et en tirer profit au fil du temps », poursuit-elle. « C’est toute une nouvelle économie qui nous permet de sauver des centaines de vies ».

Et si l’organisation survit, c’est aussi grâce aux sponsors privés, en majorité français. « L’aventure est née de Philippe Mallet et de ses amis. Mais nous sommes aussi soutenus par les entreprises françaises délocalisées, nombreuses à Chennai », poursuit Vaidevi. « Heureusement, car le gouvernement indien, lui, ne nous entend pas ». « La municipalité a tenté de s’occuper du bidonville de Gandhi Nagar il y a quelques années. Elle avait attribué des logements aux habitants à l’extérieur de la ville, à des dizaines de kilomètres d’ici. Il était impossible pour les gens de se déplacer jusque là-bas. C’était totalement illogique », s’indigne la jeune femme.

Tous s’accorderont à dire que malgré toutes les difficultés, il fait bon vivre à Gandhi Nagar. « Tout le monde se connait et tout le monde s’entraide », avoue Guna, mère de quatre enfants dans une maison de 6 mètres carrés au cœur du bidonville. Lors des terribles inondations qui ont sévi à Chennai en décembre 2015, le quartier a été l’un des plus touchés. Les habitants ont été recueillis dans les temples ou les églises. Après toutes les épreuves qu’ont dû traverser Guna, Bhavani, Devi et les autres, les femmes de Gandhi Nagar redoublent de courage et continuent leur combat, celui d’offrir à leurs enfants une vie meilleure.

Gandhi Nagar, sous les eaux durant les inondations de décembre 2015. © Agence France Presse

Gandhi Nagar, sous les eaux durant les inondations de décembre 2015. © Agence France Presse

 

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